Martin Page : "Comment je suis devenu stupide"
« Comment je suis devenu stupide » est l’histoire d’Antoine, jeune intellectuel parisien à la dérive, au bord de la dépression.
Le problème d’Antoine est son intelligence. Grand curieux, il ne peut s‘empêcher de tout questionner, de tout remettre en question. Il veut toujours tout comprendre, tout analyser et trouver une solution à tout. Il fuit les opinions tranchées, les préjugés et les aprioris afin de porter un regard pur et nuancé sur ce qui l‘entoure. Mais cette attitude critique - aussi louable qu’elle puisse sembler - met en danger son équilibre mental : elle fait apparaître toutes les injustices et absurdités qui sous-tendent le monde des hommes. Et que faire lorsqu’on est littéralement possédé par le sort des espèces en danger, la misère du monde, les attentats, les guerres, les inégalités sociales, etc. ?
Pour Antoine, la solution semble à première vue toute simple : il va devenir alcoolique. Plonger dans un épais brouillard éthylique doit lui faire oublier tout le malheur de l’humanité . Il s’en va donc écumer les bistrots populaires en quête d’un professeur d’alcoolisme. C’est ainsi qu’il tombe sur Léonard, vieil habitué du bistrot Le Capitaine Eléphant. Celui-ci accepte de prendre en charge Antoine :
« Alors toi, tu penses avoir le don? Tu t’amènes tranquillement, et tu déclares que tu veux devenir alcoolique, comme si ça t’était dû ! Laisse-moi te dire un truc, jeune homme : c’est l’alcool qui choisit, c’est l’alcool qui décide si tu es apte à devenir un poivrot ».
Malheureusement Antoine ne possède pas le don et, après avoir bu un demi verre de bière, il se retrouve hospitalisé pour un coma éthylique. Ne pouvant trouver de refuge dans l’alcool, Antoine songe à se suicider. Pour ne pas se rater, il s’inscrit à un cours de suicide dispensé par l’agence SPTPTM (Suicide Pour Tous et Par Tous les Moyens). Mais une fois qu’il est en mesure d’emprunter avec noblesse l’issue romaine, qu’il a perdu l’innocence de l’amateur pour posséder le savoir du professionnel, il perd toute envie de mourir. C’est alors qu’il décide de devenir stupide. C’est la seule solution pour échapper à sa conscience torturée par son intelligence.
Il demande donc à son médecin, qui au fait n’est que pédiatre, de lui pratiquer une lobotomie. Le médecin n’est pas emballé par cette idée, et préfère lui donner des comprimés « Heurozac » , une sorte d’anxiolytique. Antoine accepte cette solution, et il prépare alors avec entrain sa life part two, qu’il espère plus simple, plus belle. Il évacue de sa chambre tous les livres, revues, cours, disques et représentations d‘art, bref tout ce qui pourrait risquer de stimuler son esprit. Quand l’Heurozac commence à produire ses effets opiacés sur sa conscience, Antoine décide de faire le grand pas vers la stupidité : aller chez McDonald’s:
« Il était en train de s’installer doucement dans la normalité quand il décida de passer le test suprême qui prouverait la réussite de son intégration : le McDonald’s. Jamais, avant l’idée ne lui serait venue de pénétrer dans cet antre du capitalisme impérialiste, pourvoyeur de graisses, de sucres, symbole de l’uniformisation des modes de vie. Mais il avait bien changé. »
Les jours passent, et Antoine devient un citoyen normal, c’est-à-dire stupide. Il arrête de questionner le fonctionnement de tout ce qui l’entoure et, même s’il ressent encore de l’indignation pour la misère dans le monde, il est conscient qu’il ne pourra rien y changer. Il n’évite plus les lunaparks ni les galleries Lafayette ; il va même jusqu’à s’inscrire dans une salle de musculation afin de correspondre à l’idéal-type masculin. Son intégration dans la société occidentale consumériste se déroule ainsi sans trop d’embûches, jusqu’à ce qu’il ait a camper avec des problèmes d’argent. En effet, les efforts déploiés pour devenir un citoyen moyen ont eu très vite un effet néfaste sur son compte en banque. Le réameublement de son appartement, l’achat de vêtements de marque et les sorties entre voisins ont saigné à blanc ses maigres économies. Antoine décide alors courageusement de partir à la recherche d’un emploi. Avec ses diplômes d’araméen et d’histoire du cinéma en poche, il se présente à l’ANPE de son quartier. Mais les stages qu’on lui propose pour pallier son absence de qualification professionnelle ne l’intéressent pas, et il finit par appel à une ancienne connaissance: Raphi, directeur d’une société de courtage. Se rappelant d’un service qu’Antoine lui avait rendu, Raphi accepte de l’embaucher en tant que collaborateur. Après une courte période d’apprentissage, il devient rapidement un agent de change comme les autres. Au fil des jours, Antoine s’enfonce ainsi de plus en plus dans sa vie de petit-bourgeois, pratiquant son métier sans trop se poser de questions, abondonnant toute idée critique. Jusqu’à ce que le fantôme de Danny Brillant fasse son apparition.
Le fantôme de Danny Brillant est un fantôme prématuré, ce qui veut dire qu’il est apparu avant que le vrai Danny ne meure. Cela ne l’empêche pas d’être investi d’une mission primordiale, celle d’ange gardien d’Antoine :
« - Bon Tony, c’est quoi ta vie ? Est-ce que tu es heureux ?
- Ce n’est pas le mot que j’emploierais, mais je ne suis pas malheureux non plus.
- Ni heureux ni malheureux ? Y a pas pire. Ta vie, c’est de la merde.
- Merci, c’est très délicat. Pour être ange gardien, vous ne suivez pas un genre de formation
psychologique ?
- Non, ça s’apprend sur le tas. T’es mon premier, Tony, mon first one. En tout cas, je suis là pour
te tirer de toute cette merde. »
Antoine va alors avorter son idée de devenir stupide et, aidé par ses amis, il va reprendre sa vie d‘antan, sans Heurozac mais avec Maupassant.