L'éthique à Spinoza

Suite et fin de l'éthique à Nicomaque

 

Réflexion sur l’araignée gesticulante dans l’atelier de Spinoza.



Les animaux abandonnent l’éthique ! La cause de cet événement historique est à chercher à Baïkonour en 1961. Youri Gagarine est le premier homme à partir dans l’espace. Plus encore, il parvient à revenir ! « Formidable ! », s’exclame la planète entière. Malheureusement l’humanité était à un tel point abasourdie par ces débuts de conquête spatiale, qu’elle n’a pas prêté attention à ce que disait Youri en sortant de sa capsule Soyouz. En bon communiste athée il se tourna vers l’assemblée, et il dit : « Je suis monté là-haut, mais je n’ai pas vu Dieu ». Il n’a pas vu Dieu ! Ni le Bien d’ailleurs. Il n’a vu que des galaxies fusant au-dessus de son hublot de verre. Mais pas de Dieu. Même pas un petit. Et personne n’était là pour s’étonner. Personne ne s’est exclamé « Youri ! Tu es sûr d’avoir bien regardé ? ». Non, personne n’a compris la portée effective de ce message. Youri a fini par sombrer dans la folie, devenant la Cassandre des temps modernes.

Les animaux, quant à eux, ont compris immédiatement. Ce fut une mouche qui entendit Youri lors de son discours. Elle rentrât chez elle et proclamât la nouvelle. L’éthique des mouches fut aussitôt abolie. La recherche du bonheur d’autrui, le partage et la charité furent considérés comme des principes sans fondement et périmés. Ce changement s’étendit comme un feu de paille dans tout le règne animal. Le résultat de tout ça est celui que nous connaissons : les animaux ont acquis des droits, ils sont mieux traités, etc. Parce qu’ils ont fait des revendications qui étaient liées à leur sensibilité. Ils n’aimaient pas les électrochocs ? Ils ont fini par le dire. Abandonnant leur ascétisme religieux, les animaux ont acquis une vision ‘sensitive’ de la vie. Le castor aime le soleil, il se met au soleil. Sans pour autant se demander si son intention de se mettre au soleil peut être érigée en maxime d’action universelle.

Pour en revenir à l’araignée de l’atelier, elle avait une certaine affection pour ce pauvre hère qui passait ses journées à polir des verres et à fumer sa pipe. Il fallait travailler dur pour gagner son pain dans la petite manufacture allemande « Deutsche Glasswerken Gmbh. » située dans une ville dortoir près de Hanovre. C’est dans cette petite usine miteuse et mal éclairée que Spinoza passait de longues heures penché sur sa table de travail à frotter, gratter et astiquer le verre. Un travail de précision difficile et épuisant. Rendu encore plus pénible par la fumée de pipe qui embuait systématiquement le verre. Mais le pauvre hère ne fit rien qui puisse améliorer sa situation. La honte-d’être-juif-ressentie-par-un-juif-chassé-par-sa-communauté-juive-et-qui-ne-trouve-pas-de-refuge-puisque-tout-le-monde-est-antisémite-et-qui-finit-par-polir-des-verres-et-fumer-sa-pipe est somme toute assez classique. A titre informatif, on trouvait à l’époque dans le seul département du Brandebourg 924 juifs polisseurs de verres ! La concurrence était des plus rudes. Pour être concurrentiel, le rythme de polissage de verre devait être de la valeur d’env. 1m2 par jour ; ce qui doit correspondre à 14h de travail ininterrompu. Pour tenir le coup, la plupart de ces braves gens suivaient des thérapies spécialisées permettant d’extérioriser le refoulement de la honte-d’être-juif-ressentie-par-un-juif-chassé-par-… Celle que suivait notre pauvre hère était une graphothérapie expérimentale. Écrire un livre sur tout ce qui n’avait aucun sens était sensé lui faire ressentir le non-sens de sa vie et le forcer à reprendre du poil de la bête en adoptant un mode de vie plus rationnel. Il devait écrire des choses absurdes, sans cohérence et sans aucune véritable signification. Cela devait le permettre de se resituer, d’effectuer un recentrement sur soi-même et d’adopter une attitude rationnelle et sensée vis-à-vis de son existence. Rien qu’en arrêtant de fumer la pipe, par exemple, il aurait pu gagner deux heures de travail par jour ! Mais la graphothérapie ne s’avéra pas efficace : après plusieurs années d’écriture et un bon gros livre, on ne put déceler aucun changement dans le mode de vie de notre pauvre hère.

L’araignée voulut aider notre juif. N’étant pas de la dernière pluie, elle s’était dit que si elle parvenait à lui faire comprendre que l’éthique n‘a aucun sens, il n’aurait plus peur de retourner dans sa communauté et de l’incendier. Il pourrait éventuellement même commettre un petit abus charnel pour combler ses pulsions hormonales, restées si longtemps inassouvies. L’araignée murmura donc l’épisode Kazakhstan dans l’oreille de l’homme, en répétant mot pour mot pour le discours de Gagarine. Spinoza n’en croyait pas ses oreilles. « Mais crois-moi, crois-moi donc ! »lui répéta sans cesse son oreille, et il finit par la croire. Il comprit que sans Dieu, sans Bien transcendantal, l’éthique n’avait aucun sens. Pour faire un symbole, pour inaugurer sa life part two, il prit son livre thérapeutique de non-sens et l’intitula « L’éthique ». « Comme ça tout le monde comprendra que l’éthique n’a aucun sens ! », se dit-il. Et il mourut d’un cancer. Un énorme cancer, sorti tout droit de la mer d’Aral. Muté par les effets des pesticides russes utilisés pour la production de caoutchouc.